LÉON LE GARDIEN DU TEMPS

Quand Léon était lionceau, il ne voyait pas passer le Temps. Pourtant le Temps était toujours là, quelque part au-dessus de lui, mais Léon était tellement occupé à jouer qu’il ne s’était jamais rendu compte de sa présence.

 

Puis les années passèrent. Et Léon cessa de jouer. Un jour qu’il était bien fatigué de travailler, Léon leva les yeux vers le ciel. Il était gris et nuageux. C’est à ce moment-là qu’il vit sortir des nuages un petit oiseau doré. C’était le Temps.

 

L’oiseau virevoltait constamment sans jamais se poser. Léon l’observa longuement et plus il le regardait, plus l’oiseau s’approchait de lui. Après de longues secondes qui semblèrent une éternité, l’oiseau se mit à tournoyer autour du félin, si prés de sa tête qu’il effleurait la crinière.

 

« Cette bête va me rendre fou ! » se dit Léon. Et d’un geste vif et précis, il planta sa griffe dans l’aile du volatile. L’oiseau blessé tomba à ses pieds.

 

Successivement soulagé puis honteux, Léon le regarda fixement et décida que dorénavant, il serait le Gardien du Temps.

COLLECTION PRIVÉE

 

BOB LE RÉPARATEUR DE DIX SOUS

Bob aimait vraiment sa machine à réparer les dix sous. Bien qu’il fut un robot, et petit de surcroît, il avait développé une profonde amitié pour sa robuste compagne. Comme il travaillait sept jours par semaine, et vingt-quatre heures par jour, aussi bien dire qu’il ne la quittait jamais.

 

Parfois, il avait l’impression qu’elle et lui ne faisaient qu’un : une même entité, un même souffle, une même raison de vivre : une intime symbiose dédiée entièrement au travail.

 

Un jour, on lui avait offert une promotion : réparateur de trente sous ! L’idée avait trotté quelques jours et quelques nuits dans son disque dur. Bob se voyait avec une machine encore plus grosse, encore plus performante, et lui-même auréolé de son nouveau statut : « BOB LE RÉPARATEUR DE TRENTE SOUS ».

 

Mais pour en arriver là, il aurait fallu quitter à jamais la compagne qu’il côtoyait depuis tant d’années. Il ne put s’y résoudre. De toute manière, il y avait tant à faire, tant de dix sous qui attendaient qu’on les réparât. Et tant de nouvelles expériences à vivre avec sa fidèle et tendre compagne...

VENDU

 

RAYMOND LE CHEVALIER AU GRAND COEUR

Sans peur et sans autre désir que de servir, tel était Raymond dit le chevalier au grand cœur.

 

Cheveux au vent et l’œil perçant, sa fougue n’avait d’égale que la noblesse de ses sentiments. Il aurait pu décrocher la lune, déplacer des montagnes, boire à lui seul un océan pour secourir la mère ou le sourire d’un enfant.

 

Mais un jour – triste fatalité – un virus s’installa dans son disque dur. Le réservoir qui lui servait de mémoire se fissura comme une vieille baudruche. L’avarie fut telle que ses souvenirs explosèrent en milliards de pixels.

 

Raymond ne fut plus jamais le même. Privé de son passé, il ne voyait plus l’avenir. Ne restait que le présent : aussi morne et vide qu'un vieux tube de pâte à dents.

 

L’aigle fier qu’il était devint l’ombre d’un vil volatile. Ainsi vont les disques durs et les sentiments, ils peuvent se dérégler à tout moment.

DISPONIBLE

 

LIZ LA CROQUEUSE DE FRIC

La grande Liz avait les yeux plus grands que la panse. Mais ce n’était pas de sa faute, disait-elle : c’était à cause de son ADN.

 

Liz n’avait pas choisi sa destinée, celle de croqueuse de fric. Sa mère, la mère de sa mère, et ainsi de suite depuis cent générations, toutes avaient eu cet appétit vorace pour l’argent. Par tradition plus que par conviction, le peuple lui apportait des conserves de monnaie pour qu’elle puisse satisfaire sa passion héréditaire.

 

Mais comme toute monnaie, sa face avait un revers. La matière qu’elle ingérait goulûment devait sortir nécessairement. Et la grande Liz bouffait tant qu’on pratiquait un système pour gérer efficacement à la fois ses aliments et ses excréments.

 

Certains étaient employés à la sustenter tandis que d’autres étaient affectés à la soulager lorsqu’elle était constipée. Enfin, des cols bruns étaient chargés de nettoyer les déjections engendrées par son hyperconsommation.

 

Jusqu’au jour où, exaspéré par ce manège absurde, le bon peuple fit la révolution.

DISPONIBLE

 

ROBOT CLOCK L'ÉVEILLEUR

Il était une fois un vieux réveille-matin. Comme il était vieux et même pas numérique, son propriétaire le jeta aux ordures comme une vieille chaussette. Le pauvre cadran fut broyé et alla rejoindre les autres détritus qui croupissaient dans le camion à vidanges.

 

Plus tard, à la faveur d’une nuit sans lune, les aiguilles du cadran s’animèrent sous le coup de minuit. Fébrilement, elles se mirent à réunir les morceaux disparates de leur ancien habitacle. Avec des roues dentées, des bouts de métal, des vis, des fils, elles s’activèrent à tricoter un ouvrage. Emportées par l’enthousiasme, elles glanèrent au passage des objets qui étaient étrangers à l’originel cadran : un boulon, une pointe de dard et même une petite plume.

 

Mais le résultat n’avait rien d’un réveille-matin. Pire, il ne ressemblait pas du tout à une boîte qui donne l’heure de se lever. Oh que non ! Sans le vouloir, les aiguilles avaient plutôt créé un monstre : une espèce d’humanoïde agressif qui n’avait qu’une idée en tête : se VENGER de son ancien propriétaire qui l’avait injustement évincé.

 

C’est ainsi que naquit « Robot Clock l’éveilleur » qui, chaque nuit sans lune, s’infiltre dans les demeures et pique le gros orteil des méchants gaspilleurs.

VENDU

 

ZORRO LE TAILLEUR DE CLOUS

Zorro ayant décidé de prendre sa retraite, il se recycla en tondeur de clous. Il n’avait plus l’âge de chevaucher son fougueux destrier ni de livrer bataille avec son épée. Il valait mieux, pour sa santé, s’adonner à des activités moins risquées.

 

Bien peu de gens pratiquaient le métier de tondeur de clous. Il croyait donc que l’ouvrage n’allait pas manquer. Mais voilà, il y avait un problème. Si les tondeurs de clous se faisaient rares, les pelouses cloutées l’étaient davantage.

 

Alors que faire ? Il décida de donner l’exemple. Peut-être ses voisins l’imiteront-ils, se dit-il. Et que les voisins de ses voisins feront de même, créant une vague sans fin et une immense boule de neige hérissée. Il se mit donc à planter des clous dans sa cour. Il les planta à la mode de chez nous, comme les choux.

 

Une fois ses clous poussés, muni de sa cape noire et de son éternel cigare, Zorro se mit donc à la tâche, le cœur léger et l’âme chargée d’espoir.

VENDU